Chapitre 1 - Jour J-7

Publié le par Sabrina Richard Auteur

Trois mots… C’est fou le pouvoir et la force qui émanent de ces trois mots : « Je veux divorcer ».

Dans la chambre, le temps semblait s’être arrêté, comme si une main invisible avait saisi une télécommande et appuyé sur le bouton « pause ».

Charles, qui ôtait son pantalon lorsque j’avais lancé ma bombe, était debout, une jambe en suspension dans le vide, les deux mains tenant le tissu pour éviter qu’il ne se froisse… Il resta dans cette position grotesque, pendant une dizaine de secondes, puis, comme si la main invisible avait appuyé sur « lecture », il termina de se déshabiller, posa ses affaires avec précaution sur le valet situé à côté de notre armoire et se tourna vers moi, simplement vêtu de son caleçon et de ses chaussettes en soie.

— Tu peux répéter ? demanda-t-il les mâchoires serrées et le regard sombre.

— Je viens de te dire que je voulais divorcer…

Son visage changea de couleur, de rouge, il passa à blanc, puis de nouveau à rouge… Je crus un instant qu’il allait avoir une attaque cérébrale ou se mettre à hurler, ce qui aurait été plus logique... À la place, il me regarda un long moment, sans proférer un son, les mâchoires toujours crispées, mais les yeux bordés de larmes.

Vu que je m’attendais à des cris ou à des questions qui entraineraient que je donne une explication, sa réaction me surprit, et, ne sachant pas quelle attitude adopter, je retournais dans la salle de bains et y enfilais mon pyjama.

À mon retour, Charles était couché. Je m’allongeais à ses côtés tout en prenant bien garde à ce qu’aucune partie de mon corps ne le touche, et j’éteignis la lumière. Ce n’est qu’alors que je fermais les yeux dans l’espoir utopique de dormir, que je l’entendis murmurer dans l’obscurité :

— Nous en reparlerons demain, la nuit porte conseil…

 

***

 

Le lendemain matin je n’avais bien entendu pas changé d’avis.

Je préparais le petit déjeuner et faisais griller des toasts lorsque Charles, qui avait déjà revêtu son costume, fit son apparition.

— Bonjour, me lança-t-il.

— Bonjour… tu as oublié que nous étions dimanche ?

— Non, je n’ai pas oublié, mais apparemment toi oui.

— Comment ça ?

— Il est neuf heures et demie et nous avons rendez-vous avec mes parents pour le brunch dans une heure…

— Merde ! ça m’était complètement sorti de la tête !

— C’est vrai que tu as dû employer toutes tes cellules grises pour trouver un moyen de m’annoncer ton intention de divorcer ! me balança-t-il sournois. Le brunch avec mes parents est passé au second plan !

— Au second plan ? Oh, tu es trop optimiste ! Il y a des choses bien plus importantes que le sempiternel rendez-vous dominical avec tes parents ! Pour ton information, j’ai consacré la semaine à faire les courses afin que nous ne mourions pas de faim, acheter de nouveaux vêtements pour les enfants… c’est dingue ce qu’ils poussent vite ces deux-là. J’ai également pris rendez-vous chez le dentiste pour Laura et j’ai emmené Sam chez le toubib faire son vaccin pour son voyage au Mexique en juillet. Ensuite, j’ai vu mon avocat pour établir la demande de divorce ! Et je ne parle même pas de mon boulot qui me prend un temps fou ! Comme tu le vois, tes parents ne faisaient pas partie de mes priorités !

— Tu as déjà vu ton conseil ? Tu ne perds pas de temps ! Je pensais que l’on pouvait au moins en discuter, trouver une solution avant d’en arriver là…

— Et tu veux discuter de quoi Charles ? De tes horaires impossibles ? Du fait que depuis plus de six mois tu passes six jours par semaine dans ton cabinet en compagnie de Danielle ?

— C’est pour ça que tu demandes le divorce ?

— Pour ça et pour beaucoup d’autres choses ! J’en ai marre de tout assumer toute seule. Si je n’étais pas là, la maison pourrait s’effondrer, tu ne t’en rendrais même pas compte. Mon boulot en pâtit, je n’ai même pas eu le temps de pondre quoi que ce soit de potable pour mon éditeur, mais ça tu t’en fous, tout ce qui compte c’est le travail de Monsieur ! Et oui, pour finir, il y a le problème « Danielle » qui est beaucoup trop proche de toi à mon goût…

— Tu es jalouse d’elle ?

— Évidemment que je suis jalouse ! Jalouse du temps qu’elle nous vole, jalouse de la savoir à tes côtés quinze heures par jour, jalouse quand elle décroche le téléphone de ta chambre d’hôtel en plein milieu de la nuit alors que tu es en déplacement en province !

— Cette nuit-là je t’ai expliqué pourquoi elle avait pris l’appel, mais s’il le faut je vais me répéter…

— Vas-y, c’était quoi déjà ton excuse foireuse ?

— Danielle et moi attendions un appel d’un client qui se trouvait à Chicago. À cause du décalage horaire, on a dû veiller une bonne partie de la nuit.

— Et c’est censé expliquer pourquoi elle a décroché TON téléphone dans TA chambre ?! Tu te fous de moi là !

— Elle a pensé que c’était notre client ! Cette histoire remonte à quatre mois et tu me ressors ça maintenant ? T’as vraiment un problème, tu sais !

— Ose me dire, en me regardant bien dans les yeux, qu’il ne s’est jamais rien passé entre vous, lui lançais-je avec un air de défi.

— Je ne m’abaisserai pas à répondre à cette question !

— Tu viens pourtant de le faire… en refusant de répondre, tu as implicitement avoué !

Sentant des larmes couler sur mes joues j’attrapais un torchon et me tamponnais le visage.

Charles fit un pas dans ma direction, comme s’il voulait me consoler, mais le voyant approcher je fis (involontairement ?) un pas en arrière.

Il parut surpris, puis se renfrognant il sortit de la cuisine en me lançant :

— J’expliquerai à mes parents que tu es souffrante, ils comprendront.

— Si tu savais comme je m’en fous, lui répondis-je au moment où il claquait la porte de l’entrée.

 

***

 

À peine venait-elle de se refermer sur Charles qu’elle se rouvrit sur Sam et Laura. Ils étaient tout en sueur dans leurs vestes et pantalons de sport, après leur jogging matinal. Mes enfants font environ dix kilomètres de footing deux fois par semaine… et j’ai toujours promis de les accompagner… un jour…

Je lançais à chacun les serviettes éponges que j’avais laissées à leur intention sur la commode de l’entrée et les regardais se déchausser quand Sam m’interpella.

— M’man, qu’est-ce qui se passe ? On vient de croiser P’pa dans les escaliers et il avait l’air furax. Y’a un blem’ entre vous ?

— Un blem’ ? Sam, s’il te plaît, fais un petit effort quand tu parles et utilise des mots du dictionnaire…

— Oui m’man, désolé…

— Tu t’es engueulée avec lui, c’est ça ? me demanda Laura. C’est encore la faute à Danielle ?

— On dit « la faute de Danielle », ma puce… eh oui, c’est en partie à cause d’elle, lui répondis-je.

— Tu crois qu’elle et papa...?

— Sincèrement ma chérie j’en sais rien… et puis ce n’est pas le genre de choses que je peux aborder avec vous. Je dois régler le problème avec votre père, le truc c’est qu’il a préféré aller au brunch de papy et mamy plutôt que de rester ici à répondre à mes questions…

— Et toi, t’y vas pas à ce brunch ? lança Sam.

— C’est pas une grande perte… En vingt ans de mariage, j’ai dû assister presque chaque dimanche à ce fichu brunch, et crois-moi, je ne connais pas beaucoup de nanas qui accepteraient de voir leur belle-mère aussi souvent !

— Et sinon, pour P’pa, t'as décidé quoi ?

— Rien n’est encore définitif, on vous dira bientôt ce qu’il en est.

— Vous allez vous séparer c’est ça ? demanda timidement Laura, les larmes aux yeux.

— Seul le temps nous le dira, ma puce. Allez, assez parlé de ça, foncez sous la douche et ensuite venez manger vos toasts.

 

***

 

Charles resta toute la journée chez ses parents et ne rentra qu’une fois la nuit tombée. Je me doutais bien qu’il avait discuté avec sa mère de nos problèmes de couple et je ne fus pas vraiment surprise quand elle me téléphona le lundi matin à 8h. Ça ne l’a pas effleuré une seconde qu’avec deux enfants scolarisés j’avais autre chose à faire que de lui parler à une heure pareille…

— Valérie chérie c’est maman, comment allez-vous ? Je ne vous dérange pas, j’espère ? commença-t-elle.

« Bien sûr que si tu me déranges vieille peau » pensais-je, mais je me retenais juste à temps.

— Bonjour belle-maman, lui répondis-je en insistant bien sur « belle » pour qu’elle comprenne un jour – au bout de vingt ans je continue d’espérer – qu’elle n’était pas ma mère, mais celle de mon mari.

— Dites-moi ma petite, j’ai discuté avec mon Charles hier et il m’a semblé qu’il était contrarié… J’espère qu’il n’y a pas d’orage dans votre ciel conjugal, cela serait tellement préjudiciable pour les enfants…

Je la voyais comme si elle était en face de moi… Déjà permanentée, maquillée et parée de ses beaux habits et bijoux, alors que moi j’étais encore en peignoir, les cheveux en pétard et les cernes apparents, en train de houspiller mes gamins afin qu’ils n’arrivent pas en retard en cours.

— Je vous remercie pour votre sollicitude envers Laura et Sam, mais, si je peux me permettre, et n’y voyez là rien de personnel (tu parles !), je suis en train de m’occuper d'eux avant qu'ils partent pour l'école et je n’ai pas trop le temps de parler…

— Mais bien sûr, où avais-je la tête ? Puis-je vous rappeler un peu plus tard ? Dans une heure peut-être ?

— Inutile. Si vous voulez des infos sur la météo de mon mariage, vous n’avez qu’à en demander à votre fils. Ou mieux : ne vous en mêlez pas ! C’est un problème d’ordre privé qui ne regarde que nous. Charles est un grand garçon maintenant, il n’a pas besoin que sa mère se mêle de ses affaires.

— Mais enfin, je ne comprends pas, je souhaite juste vous aider…

— Je sais, ça partait d’un bon sentiment. Merci, mais non merci. Au revoir belle-maman !

N’attendant même pas qu’elle me réponde, j’avais déjà raccroché.

Dix minutes plus tard, mon téléphone portable vibra alors que je vérifiais une dernière fois que mes gamins n’avaient rien oublié. Je laissais la messagerie s’enclencher, me doutant déjà de qui émanait l’appel. J’embrassais les enfants, les regardais partir et, une fois la porte refermée, je consultais mon répondeur.

Bingo ! Je ne m’étais pas trompée ! Charles avait eu sa mère en ligne et elle lui avait rapporté notre conversation. Il trouvait inadmissible que j’eusse osé raccrocher au nez de sa mère, cette femme qui m’avait accueillie dans la famille comme si j’étais sa propre fille et blablabla ! Elle avait été blessée par mon attitude, mais si je faisais amende honorable et que je l’appelais pour m’excuser, elle accepterait de passer l’éponge.

Je n’en croyais pas mes oreilles ! La mère mêle-tout voulait que je m’excuse ? C'était le monde à l'envers ! J’envoyais illico un SMS à Charles, suffisamment clair pour exprimer tout ce que je ressentais pour lui et sa génitrice :

« Tu vois Charles, ça sert aussi à ça le divorce, à ne plus se laisser emmerder par sa belle-doche ! ».

 

 

© Sabrina Richard – « Souviens-toi de nous ! »

Publié dans Chapitres

Commenter cet article