Prologue

Publié le par Sabrina Richard Auteur

Paris, un samedi soir.

L’orage avait éclaté une semaine avant le drame. Je pourrais dire que c’est arrivé « sans raison apparente », mais je mentirais…

Nous avions prévu de dîner tous les quatre dans un restaurant japonais du XIXème arrondissement que nous fréquentions depuis près de vingt ans. Nos enfants, Laura quinze ans et Samuel dix-sept ans, avaient un peu rechigné à l’idée de louper, pour l’une sa séance quotidienne de bavardages au téléphone avec sa meilleure amie du moment, pour l’autre sa série TV « Sherlock » dont la nouvelle saison commençait le soir même. J’avais balayé d’un geste leurs protestations, programmé le disque dur du décodeur afin d’enregistrer la série de Sam et répondu que comme nous étions samedi soir, Laura pourrait très bien téléphoner à sa copine dès le lendemain matin.

C’est donc avec deux adolescents grognons que j’avais pris le métro et que j’entrais chez « Hokkaido », où les effluves des yakitoris me mirent d’emblée l’eau à la bouche.

Après nous être installés, nous ouvrîmes les menus et remerciâmes le serveur pour le cocktail de bienvenue sans alcool.

Les minutes passèrent… J’essayais de combler le silence qui régnait à table par quelques anecdotes sur la journée, mais vu l’humeur de mes chères petites têtes blondes, ce n’était pas gagné…

À 20h15 j’essayais de joindre Charles, mais je tombais à chaque fois sur son répondeur… À 20h30 je laissais un message un peu sec… À 20h45 j’étais carrément furieuse ! Devoir composer avec deux ados, que l’attente et la faim avaient fini par rendre de très mauvaise humeur, était déjà difficile… alors si Charles s’y mettait…

À 20h50 il passa la porte, faisant tinter la clochette accrochée au chambranle. Il prit le temps de saluer le patron, le serveur ainsi que le sushi-man tout en ignorant mon regard incendiaire.

Après ce qui me parut une éternité (mais qui n’avait en fait duré qu’une ou deux minutes), mon mari s’approcha enfin de notre table, embrassa ses enfants puis me déposa un baiser, du bout des lèvres, sur la joue.

— Je t’ai laissé plusieurs messages… tu étais où ? Pourquoi n’as-tu pas appelé pour me prévenir de ton retard ? lançais-je alors qu’il déposait sa veste de costume sur le dossier de sa chaise et qu’il s’asseyait en face de moi.

— Je n’ai pas eu tes messages pour la simple raison que ma batterie est à plat. J’ai oublié de la recharger hier soir…

— Comme c’est commode !

— … et j’étais au bureau, avec Danielle, en train de mettre à plat notre argumentaire pour les plaidoiries de mardi.

— Et bien sûr, tout ça ne pouvait pas attendre lundi ? Tu préfères sans doute passer tes samedis avec ton associée plutôt qu’avec ta famille !

— Mais c’est quoi ton problème à la fin ? Mon boulot ne t’a jamais posé de soucis jusqu’à présent ! Lundi j’ai une audience en référé donc je n’aurai pas le temps de bosser l’audience de mardi. Si je pouvais faire autrement, crois-moi, je le ferais, mais tu sais que les affaires sont moins florissantes en ce moment. Les gens n’ont plus les moyens de faire appel à un avocat, ils préfèrent régler les choses à l’amiable, alors quand on me demande si je peux m’occuper d’un référé qui a lieu dans deux jours, j’accepte et je dis merci !

Durant tout notre échange, les enfants n’avaient pas dit un mot…

Sam profita de l’arrivée du serveur pour intervenir.

— Au fait p’pa, j’voulais te dire, j’ai fait mon choix pour la fac, j’irai à Assas faire mon Droit.

— Parfait ça ! C’est bien mon garçon ! Et toi ma puce, quelles sont les nouvelles ? demanda Charles en se tournant vers Laura.

— Comme d’hab’, rien de neuf… De toute façon il ne m’arrive jamais rien, alors ce n’est pas maintenant que ça va changer !

— La roue tourne ma puce… Tu verras que, d’ici peu, ta vie va prendre un nouveau tournant, il suffit d’y croire. Quand on veut, on peut ! Ce n’est pas en restant dans ta chambre à discuter au téléphone avec tes copines que les choses vont bouger. Donne-toi les moyens de changer ta vie, on n’a rien sans rien !

— ça, je le sais ! répliqua Laura. Je n’ai pas besoin que tu me fasses une leçon de morale, maman y arrive très bien toute seule !

— Forcément ! Ton père n’est jamais là, rétorquais-je. Il passe toutes ses journées, ses soirées et ses samedis avec Danielle !

— OK… Bon, je vois que l’ambiance est bonne ce soir, c’est ma fête on dirait !

Il fit signe au serveur, qui avait préféré s’éloigner pour ne pas être témoin de nos échanges acerbes, de venir prendre notre commande.

Comme l’on peut s’en douter, le reste de la soirée se déroula dans une atmosphère tendue, mais cela n’empêcha pas les enfants de se jeter goulûment sur les sushis et les sashimis qui composaient leurs menus. À l’inverse, mon mari et moi avons à peine touché à nos assiettes.

Charles régla la note à l’aide de sa carte Gold, laissa un généreux pourboire, sans doute en compensation de la mauvaise ambiance qui avait régné à notre table, et nous rentrâmes tous ensemble à la maison à bord de la voiture de mon mari qui, lui, détestait se mêler à la foule des Parisiens dans les transports en commun.

Ce n’est qu’une fois les enfants couchés, et alors que je sortais de la douche, que je lui lançais :

— Tout ça n’a que trop duré… Je veux divorcer…

 

 

© Sabrina Richard – « Souviens-toi de nous ! »

Publié dans Chapitres

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Commenter cet article

isa1977 26/02/2014 11:50

Coucou, j'ai eu l'occasion de lire ton prologue hier après midi avant de devoir repartir. Bravo, ce prologue donne envie d'en savoir plus et de découvrir le premier chapitre que je vais essayer de lire cet après-midi :) Je te laisserais un commentaire pour te dire ce que j'en ai pensé :) Bisous

Sabrina Richard Auteur 28/02/2014 12:03

Coucou Isa,
Merci pour tes premières impressions ;-)
Je vais mettre en ligne le chapitre 3 dans pas longtemps, alors sois à l'affut.
Bisous