Chapitre 5 - Jour J plus 1 heure

Publié le par Sabrina Richard Auteur

Il y a des jours où, vous ne savez pas pourquoi, tout va de travers, le ciel vous tombe sur la tête alors que rien ne le laissait présager.

J’étais rentrée depuis un bout de temps déjà. J’avais déposé Sam au stade comme prévu, puis étais passée à la Poste et j’avais ensuite retrouvé Laura à la maison.

Comme elle était consignée et qu’elle n’avait pas le droit au téléphone ou autres gadgets, elle était assise sur le canapé avec entre les mains, oh miracle, un livre.

— Tu lis quoi ma puce ? lui demandais-je.

— Oh un truc que mon prof veut que je lise pendant les vacances, mais là comme j’ai du temps j’en lis quelques pages. Ça s’appelle Le journal d’Anne Franck, tu connais ?

— Oui, je le connais, répondis-je en m’asseyant à côté d’elle.

— Il paraît que c’est une histoire vraie, mais j’ai du mal à y croire. Comment peut-on vivre pendant des années dans un appartement sans pouvoir sortir ? Après tout, si elle sort, elle risque quoi ?

— C’est réellement arrivé ma puce… Si elle était sortie de son appartement, elle aurait été arrêtée et déportée ainsi que toute sa famille.

— Qu’est-ce qu’elle a fait de mal ? Pourquoi la police voulait l’arrêter ?

— Parce qu’elle était juive… C’était une période troublée, les gens étaient devenus fous… Tu comprendras en lisant ce livre, et si tu veux, une fois que tu l’auras fini, on en parlera toutes les deux, d’accord ?

— OK… Dis, il revient quand papa ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Il était encore là quand je suis partie avec ton frère.

— ça fait plus d’une heure qu’il est allé à la boulangerie… j’ai faim moi !

— Tu sais comment c’est, il a dû rencontrer un de ses amis et décider d’aller boire un café avant de rentrer.

— Ouais… mais en même temps, j’ai vraiment faim, il m’a promis des croissants pour le petit-déj’.

— Moi aussi j’ai faim, je n’ai pas eu le temps de prendre mon petit déjeuner. Et si je nous faisais du thé en attendant, et une ou deux tartines, ça te dirait ?

— OK, je finis mon chapitre et j’arrive.

Je venais à peine de mettre la bouilloire sur la cuisinière quand la sonnette retentit. Machinalement je m’essuyais les mains sur un torchon et ouvris la porte.

Devant moi se tenaient deux policiers et Jean-Laurent, notre boulanger. Ce dernier était blanc comme un linge, comme mon torchon pensais-je alors que je détaillais les trois hommes à l’air grave qui n’osaient pas me regarder dans les yeux.

Plusieurs pensées se télescopèrent dans ma tête. Tout d’abord, qu’il était arrivé quelque chose à Sam pendant son entraînement de rugby, mais dans ce cas, que venait faire Jean-Laurent dans l’histoire ? Puis, je pensais à la voiture, que j’avais assez mal garée en rentrant, à moitié sur un bateau, mais se posait toujours la question de la présence de mon boulanger sur mon palier…

— Jean-Laurent, messieurs, en quoi puis-je vous aider ? leur demandais-je en bonne hôtesse.

— Madame, me salua le policier le plus âgé, sûrement un gradé. Pourrions-nous entrer une minute ?

— Bien sûr…

Je les laissais passer devant moi et, après avoir fermé la porte, je les conduisis dans le salon où ma fille se trouvait toujours. Elle referma son livre et nous regarda, ne comprenant pas l’intrusion de ces trois hommes.

— Peut-être que la petite pourrait attendre dans sa chambre pendant que nous parlons, madame ? me proposa le même policier.

— Pourquoi devrait-elle s’éloigner ? Si vous avez quelque chose à me dire, elle peut l’entendre, lui répondis-je.

— C’est que c’est assez délicat…

Voyant à son expression que les nouvelles ne seraient pas bonnes, je fis signe à Laura d’aller dans sa chambre.

Elle ne se fit pas prier, traversa le couloir et laissa sa porte entrebâillée afin d’écouter la conversation.

Le policier qui l’avait suivi des yeux ne sembla pas remarquer ce détail et se retourna vers moi.

— Je suis l’agent Combot et voici mon collègue Verneuil, nous sommes policiers au commissariat de la rue du Rendez-vous.

— Tu devrais t’asseoir Val, me lança Jean-Laurent.

Et sitôt dit, sitôt fait, il me prit par les épaules et me conduisit sur le sofa où il s’assit à mes côtés. Sans comprendre, je le laissais me tenir la main et regardais, incrédule, les deux policiers debout en face de moi.

L’agent Combot se racla la gorge et sortit un calepin d’une des poches de son blouson.

— Votre mari est sorti ce matin et a été chercher du pain et des croissants dans l’établissement de monsieur Jean-Laurent Ambert. À la suite de cet achat, ce dernier et votre mari ont discuté plusieurs minutes devant la boulangerie…

— Qu’est-ce que vous êtes en train de me dire ? Vous venez me voir parce que mon mari a discuté avec mon boulanger ? Jean-Laurent, dis-moi ce qu’il se passe s’il te plait !

Le policier continua comme si je n’avais rien dit.

— Quelques minutes plus tard, ils se sont séparés, votre mari décidant de revenir à votre domicile. Il a traversé la chaussée alors que le feu était au vert… Je suis au regret de vous annoncer qu’il a eu un accident et malgré les efforts des pompiers sur place, il n’a pas survécu à ses blessures. Je suis sincèrement désolé, madame.

J’ouvris la bouche, mais aucun son n’en sortit. J’essayais d’aspirer une goulée d’air, mais ma gorge était comme obstruée par une énorme boule et une douleur me vrilla l’estomac, comme si quelqu’un venait de me balancer un coup de poing dans le ventre.

Je regardais les trois hommes, m’attardant un quart de seconde sur chaque visage, ne réalisant pas, non, ne voulant pas réaliser ce que je venais d’entendre.

— Vous savez à quelle heure il va rentrer ? Ma fille n’a pas encore pris son petit déjeuner et il commence à se faire tard, dis-je d’une voix enrouée.

— Ce que le flic vient de dire c’est que Charles rentrera pas… Il a eu un grave accident… Les secours ont emmené le corps à l’hosto et tu vas devoir y aller pour l’identifier, me répondit Jean-Laurent d’une voix calme, comme s’il s’adressait à une convalescente.

— Mais de quoi tu parles ? Charles a eu un accident ? C’est grave ? Il est dans quel hôpital ? Il faut que je lui prépare un sac avec des vêtements de rechange et puis son rasoir aussi, je sais qu’il aime être bien rasé. Il faudra aussi que je prévienne sa mère, la connaissant elle voudra lui rendre visite, même s’il ne reste qu’un jour ou deux en observation…

— Valérie, intervint Jean-Laurent tout en me prenant le visage entre ses mains. Charles est mort, il a été percuté par une fourgonnette qui roulait trop vite pour s’arrêter. Il l’a pas vu venir. Il est mort sur le coup, il a rien senti, je peux t’le jurer.

Interloquée par son geste, je le regardais, toujours en plein déni.

Je ne sais pas si c’est le cri strident de Laura qui me fit comprendre ce que je venais d’entendre ou l’expression douloureuse dans les yeux de mon ami, mais à ce moment-là, alors que le sifflement aigu de la bouilloire me signalait que l’eau était prête pour le thé, j’ai senti comme un ploc dans ma tête.

Je vis ma fille se ruer dans le salon en hurlant et l’agent Verneuil se précipiter vers elle pour l’empêcher de me rejoindre.

Mes membres devinrent tout flasques, un voile noir recouvrit mes yeux et je sombrais dans l’inconscience.

 

 

© Sabrina Richard – « Souviens-toi de nous ! »

Publié dans Chapitres

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ninou 14/03/2014 13:14

Super enfin triste mais je m'attendais à autre chose un coma qui ferait que val ce rememore des souvenirs, enfin on va attendre la suite maintenant car aucune idée de ce qui va pouvoir lui arriver maintenant.