Chapitre 2 - Jour J-3

Publié le par Sabrina Richard Auteur

Inutile de vous dire que ça ne lui a pas plu… ni à sa mère d’ailleurs, mais après tout, mon mariage était un champ de ruines et l’opinion de ma belle-mère m’importait peu. Par contre, les enfants comprirent assez vite que les choses étaient bien plus graves que ce que je leur avais laissé entendre…

Il faut dire que, suite à mon texto, mon mari m’a battu froid pendant plus de trois jours alors forcément ils s’en sont rendu compte.

Sam a bien essayé de me cuisiner, mais je ne lui ai rien dit, je ne voulais pas l’inquiéter plus que de raison, après tout, la procédure de divorce n’était pas encore entamée. Par contre, tant que Charles ne m’adressait pas la parole, il allait être difficile d’aborder le sujet avec lui.

La journée s’est déroulée sans anicroche, les enfants étaient à la maison puisqu’ils n’avaient pas cours le mercredi. La porte de la chambre de Laura était fermée, mais j’entendais ma fille discuter avec sa copine au téléphone. Mon ainé, quant à lui, était vautré sur le canapé du salon en train de jouer sur sa console. Je me suis réfugiée dans mon bureau, ai allumé mon ordinateur et lancé le traitement de texte.

Pendant que Word se lançait, j’ai fait un saut à la cuisine afin de faire du thé et en proposais aux enfants.

— Nan merci m’man, me lança Sam. Tu peux me servir un coca plutôt ?

— C’est bourré de sucre et contrairement à ce que tu crois, ça ne désaltère pas, lui répondis-je.

— OK j’ai compris, j’me servirai moi-même… bougonna-t-il en levant sa carcasse dégingandée d’ado.

Alors que j’allais frapper à la porte de Laura, celle-ci sortit et eut un mouvement de recul en me voyant.

— Tout va bien ma puce ? lui demandais-je.

— Oui, oui… C’est juste que… Tu es là depuis longtemps ? T’as écouté derrière la porte c’est ça ?

— Pas du tout, je venais juste te proposer de boire un thé… Tu as l’air nerveuse, ça va ?

— Oui t’inquiètes, j’ai juste été surprise de te trouver derrière la porte c’est tout, répondit-elle en rougissant. Bon, il est où ce thé ?

— Dans la cuisine, l’eau doit être prête, je te le sers tout de suite.

Et alors que je remontais le couloir en direction de la cuisine, j’entendis distinctement ma cadette pousser un soupir de soulagement. Je ne savais pas ce qu’elle fabriquait avec sa copine, mais il allait falloir que je sois vigilante… Si ça se trouvait, elle n’était pas au téléphone avec elle, mais avec quelqu’un d’autre, un garçon peut-être ?

Je retournais dans la cuisine, servais le thé, puis j’emportais un mug et repartais dans mon bureau pour m’atteler à mon manuscrit.

J’ouvris le fichier et fis défiler le texte jusqu’à la dernière ligne écrite. Cela faisait deux semaines que, chaque jour, je m’asseyais sur cette chaise, et que je passais des heures à regarder le curseur clignoter, comme un clin d’œil m’encourageant – ou plutôt me narguant – d’écrire la suite de mon troisième roman.

Pour le premier, je n’avais eu aucun souci, les mots s’étaient enchainés rapidement, donnant naissance à des phrases qui, mises bout à bout, avaient abouti à un manuscrit de près de cinq cents pages.

Le second m’avait donné plus de fil à retordre. Les lecteurs attendaient une suite avec impatience et je ne voulais pas les décevoir… J’avais donc travaillé d’arrache-pied pendant plus de six mois et avait livré mon nouveau bébé à mon éditeur. Les ventes de mes livres avaient pris un tel essor que, ni une ni deux, l’éditeur avait passé commande d’un troisième roman. J’avais accepté, toute contente d’avoir obtenu, pour la toute première fois, une avance sur les futures ventes.

Mais maintenant que je m’étais engagée à écrire ce fichu bouquin, il fallait que je le ponde et c’est là qu’était le problème…

J’avais décidé d’écrire quelque chose de nouveau, à l’opposé de mes deux premiers livres et promis une comédie romantique ! Quelle idée ! Qui étais-je pour écrire un roman à l’eau de rose alors que j’allais divorcer ?

 

***

 

Après avoir passé plus de deux heures à chercher en vain comment commencer le dixième chapitre de mon livre (devais-je ou non mettre une intrigue un peu policière dans l’histoire d’amour entre Virginie et Édouard ?), je laissais tomber et décidais de faire une pause.

Sam n’avait pas bougé, enfin si, il avait gagné quelques niveaux dans son jeu vidéo… Par contre Laura n’était plus dans sa chambre.

— Sam, tu sais où est ta sœur ?

— Je crois qu’elle m’a dit qu’elle allait chez Caro, mais j’suis pas sûr, j’ai pas trop fait gaffe en fait…

— Comment ça, tu n’as « pas trop fait gaffe » ? Je te rappelle que ta sœur a quinze ans et qu’elle n’a pas le droit de sortir sans me demander la permission !

— Si j’ai bien tout suivi, Caro est passée et a proposé à Laura d’aller au centre commercial.

— Elle t’a dit lequel ?

— Ben non… me répondit-il penaud. J’pensais pas que c’était important et puis elles font rien de mal.

— ça, tu n’en sais rien, jeune homme !

Comme un flash, l’attitude bizarre de Laura me revint en mémoire et j’attrapais mon téléphone portable pour rappeler à cette petite les règles de la maison en matière de sortie sans autorisation.

Bien entendu, après trois sonneries je tombais sur la messagerie…

— Laura c’est ta mère ! Où es-tu ? Aux dernières nouvelles tu n’as pas le droit d’aller te balader avec Dieu sait qui sans me demander la permission. Rappelle-moi dès que tu as ce message !

Je raccrochais, furieuse contre Laura et sa copine, mais aussi contre Sam. Je me tournais vers lui et l’apostrophais :

— Elles sont parties il y a combien de temps ?

— Bof… j’dirais une demi-heure, trois-quarts d’heure peut-être, je sais plus trop…

— OK… Bon, je vais réfléchir à votre punition à tous les deux et crois-moi, votre père va être mis au courant et ça va barder pour vous !

— Hé ! Pourquoi moi, j’ai rien fait d’mal !

— Tu as laissé ta sœur sortir, tu ne m’a pas prévenu et tu as l’air de t’en fiche royalement ! ça te suffit comme raisons ?

— Putain, ça craint !

— Et surveille ton langage ! Non, mais pour qui tu te prends ?

— Et toi ? Depuis la soirée au resto avec papa, t’arrêtes pas de chercher des noises à tout le monde, pas étonnant que Laura se soit barrée sans prévenir !

Et sur cette tirade, il se leva et partit dans sa chambre dont il claqua la porte.

Je me laissais tomber sur le canapé, encore chaud du corps de mon fils, sous le coup de tout ce qu’il venait de me dire. Il n’avait pas le droit de me parler sur ce ton, même si d’un autre côté il n’avait pas tort… Cela faisait plusieurs jours que j’étais à prendre avec des pincettes…

Ne pouvant localiser ma fille, je décidais d’appeler son père. Il décrocha à la première sonnerie.

— Charles, nous avons un problème, Laura est partie avec Caroline, mais je ne sais pas où. Elle ne m’a rien dit et Sam fait comme si cela ne le concernait pas, lançais-je tout de go.

— Ah, bonjour, Valérie, c’est Danielle à l’appareil… Je suis désolée, mais Charles n’est pas disponible pour le moment, mais je…

Je lui coupais la parole derechef.

— Pourriez-vous m’expliquer pourquoi à chaque fois que je souhaite parler à mon mari je tombe sur vous ? ça commence à bien faire ! Vous êtes son associée, pas sa secrétaire ! J’exige de parler à Charles immédiatement !

— Inutile de le prendre sur ce ton ! Je ne fais que rendre service à Charly pendant qu’il est occupé.

— Charly ? Depuis quand vous lui donnez un petit surnom ? Depuis que vous couchez ensemble, c’est ça ? Passez-le-moi ou je débarque dans votre cabinet et je fais un scandale devant vos clients !

— Le voilà justement, je vous le passe !

Comme par hasard… Elle me prend pour une conne ou quoi ?

— Allo ? Valérie, que se passe-t-il ? me demanda-t-il d’un ton bourru.

— Hormis le fait que ta fille est sortie sans permission, que je ne sais pas où elle est et que ton associée se permette de répondre sur ton téléphone personnel, tout roule !

— Comment ça tu ne sais pas où elle est ? Tu es sa mère et en plus tu es à la maison, comment a-t-elle pu sortir sans que tu t’en aperçoives ?

— Oui je suis sa mère, et oui je suis à la maison, mais je bosse, enfin j’essaye ! Sam était dans le salon, il l’a vu partir, soi-disant au centre commercial, mais il ne sait pas lequel. J’ai laissé un message sur son portable, mais elle n’a pas encore rappelé. Je compte maintenant sur toi pour lui passer une soufflante et la faire rappliquer fissa à la maison !

— OK… je vais lui téléphoner.

— Bien, tiens-moi au courant si tu arrives à la joindre.

— Oui… Au fait, je rentrerai tard ce soir, une réunion imprévue, tu sais ce que c’est.

— Oh oui, je sais parfaitement ce que c’est… tu m’as tellement bien habituée à tes « réunions imprévues » !

— Oh tu ne vas pas recommencer hein ? C’est du boulot !

— Oui, c’est du boulot ! Mais fait quand même gaffe à ne pas passer tes fiches d’hôtels en notes de frais, le comptable n’apprécierait pas !

 

***

 

Alors que je me faisais un sang d’encre depuis plus de trois heures, j’entendis une clé s’introduire dans la serrure de la porte d’entrée.

Je me postais dans le couloir, face à la porte et regardais ma fille rentrer discrètement, en essayant de faire le moins de bruit possible, tout en souriant béatement vers quelqu’un qui était dans l’escalier et dont je ne voyais pas le visage.

Elle se retourna, me vis, et son sourire se figea.

— Maman ? Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je pourrais te poser la même question jeune fille !

J’entendis des pas s’éloigner rapidement. Je poussais ma fille à l’intérieur de l’appartement et allait regarder par-dessus la rambarde de l’escalier. Un garçon, j’en étais sûre !

— Eh toi ! l’interpellais-je, tu remontes illico et tu viens te présenter !

Bien sûr il n’en fit rien… Je rentrais chez moi, fustigeant ma fille du regard.

— Laura, il va falloir que tu t’expliques ! Où étais-tu ? Qui est ce garçon ? Où est Caroline ? Pourquoi n’as-tu pas répondu au téléphone ? Pourquoi ne m’as-tu pas rappelé ?

— Suis désolée m’man, j’voulais te dire que je sortais, mais tu étais dans ton bureau, je ne voulais pas te déranger. J’ai dit à Sam où j’allais, il t’a pas dit ? Caro est venue me chercher, on a été se balader rien de plus.

— Et ce garçon il sort d’où ?

— C’est juste un pote, y’a pas d’mal, on n’a rien fait j’te jure !

Et là-dessus, l’argument suprême, la comédie ultime, elle fondit en larmes.

— De toute façon j’ai jamais le droit de faire c’que je veux ! C’est toujours pareil !

— Oh me la joue pas victime s’il-te-plait ! ça fait plus de trois heures que je me ronge les ongles en me demandant où tu es passée ! Pourquoi n’as-tu pas téléphoné ?

— J’ai plus d’batteries…

— Alors là c’est le bouquet ! Tu piques les excuses minables de ton père maintenant ?

J’attrapais mon téléphone que j’avais laissé sur la table basse du salon et composais son numéro.

Le dernier tube en date de Lady Gaga résonna dans l’entrée et je jetais un regard noir à Laura.

— Tu m’expliques ? lui lançais-je.

— OK… je t’ai pas répondu parce que je savais que tu allais faire une crise ! Voilà, ça te va comme explication ?

— Non et c’est loin d’être fini, dès que ton père rentre on va avoir une discussion tous les quatre !

Elle me regarda sans comprendre.

— Oui, avec Sam aussi ! Vous êtes d’ores et déjà punis jusqu’à nouvel ordre !

J’attrapais Laura par le bras et la trainais jusqu’à la chambre de son frère. J’ouvris la porte à la volée pour découvrir mon fils sous sa couette (en plein après-midi), un magazine à la main (l’autre étant invisible…).

— Non, mais tu pourrais prévenir ! cria-t-il.

— Ne te dérange pas pour nous ! répliquais-je.

J’attrapais son magazine (en plus il aimait les filles filiformes et d’origine asiatique… passons) et le regardais droit dans les yeux.

— ça, c’est confisqué ! Tu m’expliqueras plus tard comment tu as fait pour acheter une publication interdite aux mineurs ! Maintenant, écoutez-moi bien tous les deux : vous êtes consignés à la maison pendant au moins un mois ! Interdiction d’aller où que ce soit, seul ou avec vos copains, plus de téléphone portable, plus de Skype, plus de pc, de consoles ou visite de potes ! Il y a des règles dans cette maison, elles sont simples et votre père et moi entendons bien vous les faire respecter.

— Cool, ça veut dire qu’on a plus à aller au bahut ? me lança Sam en me narguant.

— Toi je vais te faire passer l’envie de te foutre de ma gueule ! En dehors des cours j’exige que vous soyez à la maison, c’est clair ?!

— T’es dure m’man, après tout il ne s’est rien passé, je vais bien, il ne m’est rien arrivé… répondit Laura.

— Encore heureux ! Et si tu trouves que je suis dure, attends un peu de voir la réaction de ton père !

 

***

 

Visiblement ma tirade les avait refroidis, car ils restèrent sagement dans leurs chambres jusqu’à l’arrivée de Charles qui, oh miracle, rentra à une heure décente. Sa « réunion tardive » avait sûrement pris l’eau… Danielle ne devant plus être d’assez bonne humeur pour une partie de jambe en l’air après le travail.

Bien entendu, j’avais déjà confisqué les téléphones portables des enfants, retiré les câbles Ethernet de leurs ordinateurs et désactivé le Wi-Fi.

— Où sont-ils ? me demanda Charles, à peine arrivé.

— Dans leurs chambres.

Il retira sa veste, la posa méticuleusement sur un cintre qu’il pendit à une patère dans l’entrée puis se dirigea vers l’antre des gamins. Il alla chercher Laura et l’entraina dans la chambre de Sam.

Le ton fut tout de suite donné… Charles s’exprima clairement et distinctement, et, du salon, je pouvais tout entendre. Il leur passa un savon en bonne et due forme… mais il rajouta un truc qui, pour le coup, me fit l’effet d’une gifle :

— Ce que vous avez fait est stupide ! Et votre mère a eu raison de vous punir, je la soutiens sur ce coup-là, mais soyez sympas avec elle ! Elle vit des moments assez durs depuis quelques jours, son bouquin n’avance pas, elle croit que j’ai une maitresse et elle demande le divorce. Tant qu’elle ne se sera pas calmée, vous vous faites oublier, OK ?

J’entendis les gamins approuver. Charles sortit de la pièce et revint dans le salon comme si de rien n’était. Il se servit un whisky et me proposa un verre que j’acceptais, encore sonnée par sa tirade. Il me tendit ma dose de Martini blanc, et prit place dans le canapé à mes côtés.

Il but une gorgée du liquide ambré, attrapa la télécommande, et mit une chaine d’info en continu.

Nos corps se frôlaient presque.

Pendant un bref instant, j’eus envie de poser ma tête sur son épaule, comme si rien ne s’était passé, comme si les six derniers mois n’avaient pas existé, comme si Danielle ne faisait pas partie du tableau. Mais, alors que je regardais mon mari, son doux profil, les petites rides sur son front, la courbe de sa mâchoire carrée, mes yeux furent attirés par un détail qui me glaça le sang…

Là, sur le col de sa chemise…

Je rêvais ou c’était une marque de rouge à lèvres ?

C’était tellement énorme, tellement « cliché » que je fus prise d’un fou rire, les larmes commencèrent à couler le long de mes joues et le rire se transforma en sanglots…

Je me levais d’un bond et partais me réfugier dans mon bureau où je m’enfermais à double tour.

Je savais maintenant, sans l’ombre d’un doute, que mon mari me trompait…

 

 

© Sabrina Richard – « Souviens-toi de nous ! »

Pour des raisons indépendantes de ma volonté, les "ç" majuscules ne sont pas reconnues par le traitement de texte d'overblog...

Publié dans Chapitres

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